On ira tous au paradis…

L’une des meilleures plaisanteries – celle qui amuse le plus la galerie – suscitée par la crise de l’économie mondialisée demeure sans conteste la soi-disant « chasse aux paradis fiscaux ».
Du point de vue moral, depuis bien longtemps, le fait que des États jouent sur une fiscalité accommodante pour drainer des fonds douteux crée une situation de concurrence fiscale déloyale et de malhonnêteté criante qui profite aux mafias en tous genres. Toutefois, outre que les « paradis » fiscaux ne sont en somme pour rien dans la crise, ni dans son déclenchement, ni même sans doute dans son ampleur, l’hypocrisie de la condamnation si tardivement formulée par les gouvernements des « grands États » n’a d’égal que la retenue de leur vindicte soudaine telle qu’elle se lit effectivement dans les textes. La réaction des « paradis » s’y adapte : tout en se hâtant de donner quelques gages pour sortir de la « liste noire » bientôt vidée (de sorte que la « liste grise », elle, a foncé à vue d’œil), ils ont conservé leurs plus gros clients, véritables grandes fortunes et vrais gangsters.
Car, sont-ce donc les plus fortunés et/ou les plus fraudeurs qui subissent le coup des mesures annoncées à grand renfort de battage médiatique ? Non, ce sont des particuliers, les « réfugiés fiscaux moyens », par exemple ces retraités belges dont le pécule, parfois rondelet mais bien loin des fonds du gangstérisme international, était depuis toujours placé… au Luxembourg ! Que veut l’État belge, comme ses compères ? Récupérer ce qui, de ces placements, aurait pu (et certes dû) être imposé en Belgique : haro sur l’« argent caché » !
Mais en quoi cette traque aux « petits malins », aux fraudeurs à la petite semaine, encore une fois tout à fait légitime en soi, peut-elle changer quelque chose à la crise ? Ces détenteurs de fonds réfugiés sous des cieux hospitaliers (même lorsqu’ils ne sont pas mafieux) ne sont guère à plaindre, mais en quoi les appréhender règle-t-il la question du crédit, aide-t-il les emprunteurs les plus modestes ? En rien, ou presque. Au sein des économies des membres du G20, le crédit s’étant fait rare, les États tournent leur attention vers la masse des contribuables solvables la plus large (pas nécessairement la plus fortunée). En réalité, il s’agit d’agrandir la base imposable par la répression sur la fraude. Car, dans nos pays démocratiques, l’assiette de la perception fiscale (en particulier l’impôt sur le revenu, le plus clair et « citoyen » des impôts) laisse de côté les plus pauvres… comme les plus riches. L’opinion publique qu’on amuse avec ces histoires de « paradis » (toujours l’occasion de photos de cocotiers sur plages de sable fin ! Pourtant le Luxembourg n’y ressemble guère…) est aussi celle qu’on impose. Pour elle, la crise initiée par les défauts de remboursement sur les crédits hypothécaires américains (subprimes) a ébranlé les budgets et les habitudes. Entre surendettés et redressés fiscaux, il est moins surprenant qu’on le croirait de constater combien ils sont loin des véritables grandes fortunes et des vrais gangsters qui se rient, eux, des mesures prises… Le crédit ne leur manque pas et les fortunes les moins bien gagnées ne profitent pas, elles, à tous.

Le saprophyte du crédit.

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